jeudi 8 janvier 2015

Ici et maintenant



Ce matin j’arpente mon atelier comme un chat malade à la recherche d’un coin pour se cacher. Impossible de peindre, cela me parait dérisoire. Je souffre parce que j’aimais ces gens que l’on vient de tuer.
Il y a longtemps que je n’achetais plus, ne lisait plus Charlie de façon régulière. Pour autant  ceux qui y sont morts ont contribué à façonner mon esprit. Ils m’ont appris, il y a  40 ans, à envoyer balader les officiers supérieurs et les adjudants de ma caserne, ils m’ont appris à ne pas dire « Maître » chaque fois que je croise un avocat ou un notaire.  Ils ont fortement éclairé ma relation avec les dieux de toutes sortes tant leurs déconnades  à ce sujet me sont apparues infiniment plus saines  que les génuflexions des bigotes. Ils m’ont donné des armes pour résister.
Ils n’ont pas été les seuls mais, c’est incontestable,  ils m’ont un peu façonné. Ils ont aidé à ma capacité d’autodérision. Tous ceux qui ont testé ce truc savent que ça aide à tenir le coup.
En ce moment des intégristes musulmans se dirigent vers la Syrie, l’Irak ou ont décidé d’étendre le domaine de la lutte dans nos sociétés. Rien ne leur semble plus important. C’est leur combat, il est dans leur tête de façon obsessionnelle. Ils se lèvent le matin en se disant « ici et maintenant ». La folie de ce combat est leur seule issue car le martyre est le seul aboutissement de cette pensée. C’est l’idée de la mort qui les rassemble.

C’est ainsi que nous devons les combattre : ICI et MAINTENANT. Samedi à la marche, comme nous l’avons fait hier soir dans tant de villes de notre pays. Sans slogans, nous savons ce que nous ne voulons pas lâcher. C’est l’idée de la vie qui nous rassemble.

 JE SUIS CHARLIE

dimanche 7 décembre 2014

Turner




Hier soir je suis allé voir le film sur Turner. Il est magnifique. N’attendez pas  du peintre que je suis qu'il dise autre chose. On y découvre un homme au caractère bien trempé et un bourreau de travail, la reconstitution d’une Angleterre à la Dickens, les costumes, l’accent cockney ou la douceur du Kent, rien n’y manque. C’est un régal pour l’œil et l’esprit. Il y a dans ce film une scène superbe dans la galerie du peintre, attenante à son atelier londonien.

Un richissime homme d’affaires propose à Turner de lui acheter la totalité de sa production. Passée, présente et à venir. Il offre une très belle somme. Turner refuse. Il dit que c’est de toute façon impossible car il a légué son œuvre à la nation anglaise et  veut que le public puisse la voir gratuitement. Le financier s’en va, dépité.


J’ai vu ce film en VO au Caméo  Ariel de Metz qui propose depuis 15 ans une programmation remarquable, mélange de films tous publics de qualité et de films plus confidentiels. Ce cinéma  va disparaitre. Notre municipalité vient de signer (?) va signer (?) un accord avec le groupe Kinépolis.  En échange de la rénovation de l’autre cinéma du centre – le Palace -  ce groupe récupèrerait  la programmation  du centre-ville en plus des blockbusters et comédies de grande audience projetées dans ses multiplex.Il se retrouverait de facto en situation de monopole. Autant dire que si l’affaire aboutit nous allons perdre tout un versant du cinéma dans un laps de temps très bref.

Je repense à Turner. S’il avait accordé le monopole de son œuvre à cet acheteur,   la Tate Gallery  n’existerait pas. Quelle richesse collective perdue ! Imaginer Londres sans la Tate m’est aussi difficile qu’imaginer Metz sans une programmation de cinéma digne de ce nom.


Ne serait-il pas plus judicieux de « léguer » le Palace à la culture cinématographique  plutôt qu’au monopole ?  Continuer d’offrir un espace de diffusion  à des cinéastes du monde entier, réunis dans  une programmation intelligente, serait   un choix aussi cohérent que le  rassemblement de l’œuvre de Turner à la Tate. 


Aller au centre voir un film en VO - entendre la vraie  voix de Sean Penn ou de Scarlett Johansson , des éclats de rire coréens, des colères africaines -  boire ensuite une mousse avec les copains, reluquer les  vitrines, se réjouir de ces bandes de garçons et de filles que l’on croise encore le soir dans les rues, fait partie des plaisirs non monnayables, des étincelles qui font vibrer une ville.


 The great Western Railway - 1844 - 122 x 91  cm

 

lundi 13 octobre 2014

ouest



Depuis 2008 ma peinture s’enroule autour du mot. Chaque tableau porte un mot-titre différent.

Il y a eu les péchés capitaux, des fleuves, des personnages, des adjectifs, des substantifs, de l’anglais, de l’espagnol. Une recherche tous azimuts pour  faire vivre une idée simple : peindre un mot comme l’on peindrait un portrait ou un paysage.

Afin de poursuivre j’ai décidé de réaliser plusieurs toiles sur un même mot. Acceptera t’il différentes approches picturales, des rendus multiples, plusieurs formats ? Aura t-il une palette dominante ou s’accommodera-t-il de  ce qui est sur ma table ? Sera-t-il à ma main ou indocile ?

J’ai choisi OUEST. Il  semble propice à la tentative. C'est un mot  ouvert. Sa géographie incertaine et mouvante ne saurait tenir en une seule toile. La douceur de sa sonorité, que j’entends bien ronde, pourrait guider ma main vers d’autres gestes ou l’usage d’autres outils. 


                                              
    ouest - 162 x 114 cm - 2014

OUEST a t’il un début et une fin ? Est-ce un espace ou une forme molle et envahissante ?  une tempête d’hiver, un désert brulant ? Est-il niché dans un haiku de John Cage ou dans la folie des doigts  d’Ahmad Jamal ? Est-t-il le rivage des Syrtes? Couche-t-il avec la lune les nuits de grand soleil .
Vous l’aurez compris on va arpenter une « terra incognita ». Une navigation à l’estime au-delà de l’horizon où le voyage sera fait de ce que l’on trouvera.
Besos desde el oeste, kisses from west.

mercredi 10 septembre 2014

Selfie



Je suis en train de faire des selfies  avec ma nouvelle tablette  tout en me disant qu’au train arrière où vont les choses, ce déballage de nos vies, cet étalage de nos égos, l’étape suivante sera l’endoscope dans le cul. 




Chacun en fera l’usage qu’il veut. Pour ma part, debout dans l’atelier,  je vidéo-projetterai des images de mon gros colon sur des toiles plus ou moins grandes  selon la distance. Une fois le fichier choisi  et  imprimé par  laser à jet d’encre afin d’avoir une trame, il ne restera   qu’à le recouvrir de peinture  et  signer avec mon empreinte ADN préalablement enregistrée au « Bureau des Empreintes »,  organisme onusien dont la politique de confidentialité des données personnelles est sans faille. Enfin autant que celle de Google vis-à-vis de la NSA.


Ces œuvres  intimes,  « véritable mise à nu de l’artiste », seront  finalement reconnues en 2042 (assez tardivement j’avoue) comme prédictives d’un mouvement de la  société occidentale dit  «période du  selfie interne ». Ces exégètes de mon travail  noteront au passage une légère addiction au coco breton. 


Je vous le dis les amis, la puissance de calcul des ordinateurs nous ouvre des horizons sans limites  et les confessions de « Valoche » paraitront une bluette à côté de telles réalisations.

A cet instant le bidule émet une sonnerie élégante et coréenne qui annonce  une notification. Je vous la livre :

« Le comité de surveillance de l’unité de stockage i-nuage 512 à laquelle vous adressez vos photos trouve que vous avez une sale gueule et procède à la destruction immédiate des fichiers ».

Et depuis 15 jours je reçois toutes sortes de propositions de chirurgiens esthétiques, clinique du sourire etc … dans un rayon de 50 km. La prochaine fois que j’accepte la géolocalisation ce sera au pôle nord.

jeudi 14 août 2014

Manarola



La gare de Manarola est un trait de lumière entre deux tunnels. Ses quais bordés de bougainvilliers  ouvrent sur la mer. Nous attendons le train qui fait la navette des Cinqueterre, cinq villages suspendus entre  mer et  ciel. Il y a là toute l’Europe et aussi des japonais, des indiens. 



 Tout d’un coup un bruit énorme sort de l’un des tunnels et s’installe pesamment dans l’air chaud. On se regarde les uns les autres. Quelqu’un dit : 
-          « C’est des mecs qui enlèvent le noir du tunnel ».
Les francophones rient. Alors les autres demandent pourquoi et de langue à langue toute la gare se mare.  Pour une raison mystérieuse ce rire  enfle, enfle. Même le google translator des japonais s’y met, c'est dire. Lorsque le train arrive, ses passagers nous regardent, éberlués, et puis descendent et puis rient aussi. Le chef de gare s’époumone dans son sifflet. Le conducteur du train ne peut plus conduire et personne ne monte. Chacun attend que le noir du tunnel s’évapore. 

Le bruit cesse. 

Les tunnels sont là, bien noirs, des deux côtés de la gare. Nous montons en silence. Le chef de gare s’essuie le front, il vient de sauver l’administration italienne. Le train démarre et s’engouffre dans la montagne. Les japonais parlent à toute vitesse avec des petits rires et tapent des trucs sur leurs claviers tactiles. Un sikh remet son turban en ordre, une famille hollandaise mange des coupe-faim XXL.
L’incident est maintenant décrit comme « le fou-rire de Manarola ». Il a été  filmé par 17 portables et trois tablettes. Des photos innombrables ont été expédiées dans les inuages. Malgré le saccadé des images et les pertes de champ,  quelqu’un a  fait un montage de 14 minutes avec au moins une dizaine de points de vue différents  Il a été vu  3 478 000 fois sur You Tube. Des psychiatres se sont penchés sur la question, des experts en gaz neurotoxiques. Les complotistes estiment qu’il y a « quelque chose » dans ce tunnel. 

Personne n’explique cette perte de contrôle collective.