mercredi 21 mars 2012

LOUISE


Hier je fus au Frac. Non sans appréhension, ceux qui suivent ces chroniques savent qu’une précédente fois j’en suis sorti de justesse (voir texte mars 2011)

L’exposition en cours se nomme « formes brèves, autres, 25 »*, le commissariat a été confié à Anja Isabel Schneider. Il y est question de mots (je vous la fais courte). Ewa Partum a réalisé une performance le soir du vernissage en jetant des lettres en papier dans la cour depuis une fenêtre du premier étage. Ces lettres jonchent maintenant la cour et sont piétinées par les fracistes de passage. Un vrai orgasme conceptuel. Une vidéo sur le site permet de découvrir cette importante affaire.

http://www.fraclorraine.org/media/videos/FRAC_inauguration27janv-Partum.m4v

J’ai aimé certaines pièces dans les pièces mais pas toutes les pièces. J’ai dégusté les sérigraphies de Claire Morel, apprécié le graphisme de Barborini et Mispelaëre et me suis laissé captiver par la projection invasive de Charles Sandison dont les mots saturent les murs, bougent, se mélangent en flux, à la fois logorrhée et mantra numérique puisque les mêmes mots reviennent de façon obsédante.

Parcourant l’expo je me dis qu’elle aurait pu m’inviter Anja Isabel, moi qui peins des mots comme l’on peint un portrait ou un paysage. Je sais, faut quand même pas déconner et mettre des images faites à la main dans les expositions du Frac. Mais bon, ces grands murs blancs font envie et on se dit qu’à défaut d’Anja Isabel il faudrait convaincre la directrice d’accrocher un tableau, chère Béatrice* je vous le dis ici, accrochez un tableau une fois dans votre lieu et vous passerez directement à un poste pré-ministériel tant le pays sera soufflé par votre ouverture d’esprit (dès lors que vous le présenterez à égalité avec les autres supports et qu’il ne servira pas de repoussoir). Allez oui, une fois, faites pas votre tatie Danièle. Un des miens c’est entendu. Tiens SLOW, un grand calme de 1m95 de haut

ah non, il est réservé pour une prochaine exposition à Paris, ou LOUISE, ah oui LOUISE, çà devrait convenir cet hommage à la Bourgeois dont les araignées arpentent la planète. Louise, une fine déconneuse et une vraie emmerdeuse parait-il, quel talent! Et puis araignée quel drôle de nom ….



LOUISE - 2012 - 130 x 97 cm

* Exposition au Frac Lorraine jusqu’au 8 avril 2012

* La Directrice du Frac Lorraine se nomme Béatrice Josse.

vendredi 24 février 2012

Rue de la Colline

Il dit :

- « Docteur j’ai plus mal la tête quand je rêve souvent à la petite fille oh elle est bien jolie dans sa robe il faut pas lui faire du mal et quand elle sera grande elle sera aussi belle que Lucie les monstres maintenant ils sortent de ma tête pour retrouver N’ et toute sa bande qui se bagarrent avec ceux de Mahmoud j’ai des amis moi aussi mais je vais pas au café avec eux même si Bruno il voudrait parce que maintenant je connais le monde et on peut aller dans le jardin après qu’on a mangé dans la cuisine çà fait du bien docteur là bas tu peux parler qu’avec les mains Mahmoud il dit « c’est mes mains qui parlent » et puis après il se tait parce que Mahmoud c’est ses mains qui parlent docteur il y a un truc que je veux pas faire quand même c’est aller au four j’ai peur quand on descend l’escalier de la cave je crois que c’est là qu’ils restent les monstres maintenant je prends plus le médicament j’ai plus besoin pour dormir quand je reviens de l’atelier ma tête elle est légère je prends le bus tout seul. »

Il reprend son souffle et le docteur en profite :

- Maintenant que vous avez des amis là-bas est-ce que je peux compter sur vous pour y aller régulièrement?
- le four il est là mais les autres j’irai les voir souvent quand je monte la rue de la Colline je suis heureux docteur dans mes rêves il n’arrive plus de malheurs à la petite fille dans la forêt oh elle est belle est-ce qu’ils l’ont trouvée maintenant avant j’avais peur qu’ils la trouvent pas oui c’est clair je vais faire une chose.
- Quoi ?
- Je ferai ma tête qui dort et je la mettrai dans le jardin d’un endroit qu’elle pourra voir tous les gens de l’atelier et loin du four ils m’ont appris je saurai la faire avec mes mains ma tête qui dort.

- Elle n’aura pas peur, la nuit, dans le jardin?
- La nuit il y a le guetteur.
- Le guetteur ?
- Ses yeux voient dans le noir il surveille les monstres



NB : « mal la tête » est une expression très lorraine. Avec des variantes : « mal les jambes » par exemple.
Ce mini récit totalement imaginaire m’a été inspiré par la visite de l’atelier Delta, Rue de la Colline à Nancy, qui dépend de l’HP de Nancy. C’est un endroit bien organisé et chaleureux, où s’expriment environ 150 personnes chaque semaine par le biais de la peinture, du modelage de la récupération et des assemblages les plus divers. Un véritable lieu d’Art Brut non frelaté. Il est couvert de tableaux et de masques du sol au plafond et il reste 2 centimètres carrés d’étagères disponibles. Je remercie toute l’équipe des encadrants avec laquelle j’ai pu parler un long moment.

samedi 14 janvier 2012

Billes

- T’as vu ton short ? Ta mère va te tuer
- Arrête, le blème c’est que Dominique m’a raclé mes billes
- Emprunte à Karl, Miguel l’a fait quand Sylvio l’avait ruiné
- Miguel a emprunté à Karl ?
- Karl il t’en file 5, tu lui rends 6 ou un boulet
- Mais un boulet çà vaut 7 !
- C’est comme çà qu’ il a monté son truc
- Et Miguel lui a rendu 6 ?
- Non 3 seulement, il a sa sœur Christina
- Et alors ?
- Elle embrasse avec la langue
- C’est dégueulasse
- T’as qu’à essayer tu diras après
- Non c’est dégueu j’ai pas de sœur
- Demande à John
- Mais John est comme Karl il joue pas, il a des billes ?
- Il conseille Karl. Il a niqué Yannis qui voulait pas lui faire ses maths. Il a dit à Karl « attends tu l’as vu jouer il ferait mieux de se mettre au ping pong! » Et Karl il a dit à Yannis « pour toi c’est 2 boulets »
- Si John dit à Karl qu’il peut y aller Karl il m’en passera ?
- Ouais, la première fois à cinq pour cinq, il commence doucement en général.
- Putain c’est excellent. Faut juste convaincre John mais moi en maths….
- Tu portes son sac une semaine et tu fais comme Nicolas qui s’entraîne à mort
- N’empêche il a toujours pas battu Dominique, tiens lui il pourrait m’en prêter avec ce qu’il gagne
- Il t’en filera pas, il fournit Karl. Karl lui a dit « j’ai vu que tu essores tout le monde, file moi tes billes en trop et je les prêterai aux autres et on partagera le rab»
- Çà fait chier quand même que Karl et John se les frisent
alors qu’ils en touchent pas une.
- Ben Karl est jamais sûr d’avoir ses billes, alors il prête à tout le monde c’est son grand frère qui lui a dit de faire comme çà.
- On se fait baiser putain, 5 pour un boulet c’est des conneries et John prend aucun risque, y dit juste « tu prêtes à 5 à 6 ou à boulet »
- Sauf s’il trouve personne pour lui faire ses maths parce que son père rigole pas
- Ben moi c’est ma mère, elle est persuadée qu’on fait que du Victor Hugo en 6°
- Christina raconte que dans l’autre cour ils jouent plus aux billes.
- Tu dis qu’elle embrasse avec la langue ?
- Ouais
- Cà a l’air bien.



NOCHE - 2011 - 130x97cm

mercredi 19 octobre 2011

Canard

Au plan d’eau de la ville les canards sont peu farouches. J’en capture un, rayé de bleu roi sur les flancs. Il retrouve son calme au chaud contre mon ventre et s’abandonne. Je m’adresse à lui en ces termes:
- « Canard, connais-tu le supplice du pal qui commence si bien et finit si mal ? »

Il ne répond pas alors je poursuis :
- « N’imagine pas un exercice zoophile, il s’agit d’une expérience culinaire. Certains disent que si l’on t’embroche sans éviscération et que l’on te grille ainsi à l’étouffée dans tes plumes avec le fer qui sort par le bec tu es divin - tu vois, rien de sordide là-dedans - d’autres prétendent que l’intérieur de tes intestins mélangé à la bile nauséabonde corrompra tes chairs et que ce fiel suintera sur le métal. C’est afin de résoudre ce dilemme que je te tiens. »
Le bougre se tait.
- «Tu serais avisé de répondre douce plume car je pourrais être cruel, tuer par simple méchanceté. Il parait que tête coupée tu cours encore quelques mètres avant que le sable ne boive ton sang. Si tu le souhaites je tiendrai tes yeux clos au moment du tranché et les rouvrirai dans l’instant en levant ta tête bien haut. Tu verras ta mort. Ne frémis pas, il est des douceurs insoupçonnées dans chaque chose et observer un moment si intime c’est unique.»
Ce disant je caresse ses paupières et il s’endort.
- « Ainsi vont les peuples » murmurai-je, « tels des canards pré-pubères ils se laissent capturer, s’endorment et se réveillent quand déjà le fer les étouffe. Ils se font assassiner sous l’œil d’une caméra qu’ordonne le bourreau. Chacun regarde ce qu’il advient de l’autre et croit y échapper. »
Il soupire d’aise.
- « Dessille les hommes! Empêche leur tête de rouler sur un matelas de billets, crains le silence qui m’obligerait à passer à l’acte, parle!»
C’est alors que cet oiseau s’adresse à moi :
- « Nous canards nous taisons par honte. Nos glissades sur l’eau vous font rêver et oublier vos culs merdeux dont l’odeur n’est rien comparée à la puanteur de vos têtes. Sais-tu à quoi ressembleraient nos vies enfin libérées de votre engeance?»
Sous mes yeux ébahis son plumage devient blanc et ses ailes immenses, il m’échappe et se pose en douceur sur la rivière. Près de son œil déjà grossit une tache rouge qui s’étend dans le blanc et coule et se mélange à l’eau rougie à son tour. Cette chose magnifique remplit l’espace.
Un cygne grimpe sur la berge et se couche sur l’herbe rase. Le ciel est bleu.

FUCKTHETRASH - 2011 - 162 X 114 cm

dimanche 4 septembre 2011

Carrosse




Le 21 juin 1791 Louis XVI fut arrêté à Varennes alors qu’il tentait de fuir la France.
La berline qui permit ce voyage a inspiré à l’artiste Xavier Veilhan une élégante sculpture contemporaine exposée en 2009 devant le château de Versailles.

Ce carrosse se trouve maintenant Place de la République à Metz proposant un curieux raccourci historique (Louis vous en parlerait mieux que moi). Autant à Versailles l’objet faisait sens, autant son actuelle situation me semble un peu… un peu…. un peu con finalement. Je vous laisse juge, mais perso j’ai le sentiment qu’il a envie de se faire la malle.
Son genre « Lost in translation » ne vous aura pas échappé. Remarquez, lors du précédent passage des forains il était à côté des autos-tamponneuses ce qui avait une classe folle. Un peu plus on nous le compressait façon César! Il y a donc progrès car l’actuel voisin du carrosse s’appelle

ce qui augure de transports à bride abattue d’autant que le graphisme d’Extazy n’est pas sans rappeler les formes anguleuses étudiées par ordinateur pour notre véhicule historico-contemporain.
A l’heure où j’écris ces lignes j’ignore si nous en sommes les copropriétaires. Si par cas nous le sommes ou le devenons il faudra lui inventer un destin et le sortir de l’ornière, vous l’aurez compris nous devons sauver la PAC (Pièce d’Art Contemporain). Je propose d’instaurer autour de l’objet un rite annuel nommé « la Grande Transportation ». Le principe en sera simple.
Chaque 21 juin vers 17 heures, en ouverture de la Fête de la Musique, de vigoureux gaillards issus des quartiers de la ville saisiront l’objet et le transporteront dans un autre quartier. On le mènera par exemple Place de France, pour un carrosse royal çà aura plus de gueule, on le présentera au Graoully, on le postera Rue Lothaire dans le collimateur du radar fixe, juste en débordement du feu - l’ordinateur y perdra son binaire – il sera hissé sur le toit du tribunal, introduit dans la salle des Mariages, fera une halte à la station d’essence de Queuleu que sais-je ? Au fil des ans les idées viendront, les règles s’affineront et la tradition prendra corps.
Les quartiers s’affronteront. Chacun aura un costume rutilant, une fanfare, des produits dérivés, des pom-pom girls c’est un minimum. Le rite sera internetisé, connu, reconnu. « La Grande Transportation » fera référence dans la période dite de l’art contemporain comme un exemple réussi de prise en compte d’une œuvre par la population. N’en doutons pas la « GT » sera le fer de lance du tourisme local dans les années 2140.
On pourra alors le prêter, l’envoyer à Vladivostok, à Valparaiso, à Lagos, aux Emirats, l’introduire dans un sous-marin nucléaire, l’installer dans une niche fiscale (c’est sans doute déjà le cas), lui faire découvrir les stratocumulus, le fond de la mine, l’élection présidentielle. Il goûtera à tout et reviendra poussiéreux, rayé, tagué, rapiécé, épuisé mais les coffres pleins de belles et bonnes histoires que nos arrières petits-enfants écouteront petit doigt dans l’oreille car dans ces temps futurs l’auriculaire aura remplacé l’Ipod. « Extazy » vous dis-je.
ZONE – 2011 – acrylique sur toile - 82x65cm
NB à voir à l’Arsenal jusqu’ au 19 septembre 2011 les intelligentes photos de Steffen Rault qui font penser à «La carte et le territoire» de Houellebecq.

jeudi 23 juin 2011

Radar

Ce soir Malika a pécho un nouvel homme. En général c’est rapide. Il suffit qu’elle bouge les hanches d’une certaine façon et le sang du loup coule dans leurs veines. Mais c’est plus long qu’avant pour se préparer pense–t’elle, il y a du temps à effacer.

Il la ramène chez elle, conduite souple et radio sur les résultats sportifs.

- «J’aime bien le foot »

Elle ne répond pas, çà change de ceux qui se croient obligés de mettre Romantic Channel.

- Fais attention il y a un radar dans la descente.

-Merci.

Ils font l’amour. Au moment M elle crie :

- Encore flashée, encore flashée !!!

Elle rit en pleurant, elle pleure en riant, elle ne peut plus s’arrêter. Nouvel homme ne sait pas trop comment prendre l’affaire alors sans poser de questions il remet son slip dans la pénombre et part discrétos ses pompes à la main.

Malika se lève, cheveu défait et maquillage en exil. Elle enfile son peignoir des matins sans consistance et bidouille la télécommande.

Sur l’écran une silhouette masquée dévale une côte sur un vélo, on voit l’éclair d’un radar et une voix gueule « encore flashée, encore flashée !!! ». Cà dure à peine 12 secondes cette vieille vidéo. Elle la repasse plusieurs fois et pleure.

Selim a bricolé le vélo allégé au max. Il ne reste qu’à pédaler à fond pour atteindre les 50 et déclencher le flash. Ils ont 14 et 15 ans. C’est elle qui gagne le plus souvent.

-T’as la trouille frangin, moi j’y vais à fond.

Et puis Selim a grandi et il est parti défendre l’occident sous l’uniforme français dans les montagnes bleues de l’afghan.

- « N’y va pas frangin, n’y va pas »

Un type qui vénère son dieu et rêve de déflorer les 72 vierges a surgi de derrière un rocher et mené Selim avec lui dans l’ombre.

- «Il me reste ta voix frangin ».

Elle le repasse.

-« Encore flashée, encore flashée !!! »

Le café est froid, il y a de la neige sur l’écran, dehors le vent pousse des nuages noirs dans le ciel d’occident.



OMBRE – 2010 – 120 x 60 cm -collection particulière

Je dédie ce short-cut à M. Claude Guéant Ministre des radars et de l’Intérieur qui masse des troupes à la frontière italienne afin d’empêcher la nouvelle armée des tirailleurs tunisiens de libérer les caisses de retraite de la France en passant par Fréjus.